Suivre la tendance (août 2010)

La tendance est votre amie est un adage célèbre des marchés financiers. Nombreux sont les spéculateurs adeptes de l’analyse technique et autres “momentum traders” qui tentent de s’enrichir en surfant sur une tendance haussière. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, les investisseurs ayant une vision à long terme et se basant sur l’analyse fondamentale ont aussi une forte propension à suivre la tendance…

Prenons l’exemple d’une société ayant une croissance des profits supérieure à la moyenne au cours des trois dernières années. Il y a de fortes chances que l’investisseur “fondamentaliste” identifie une telle société comme étant une compagnie de grande qualité et investisse dans celle-ci. Il fait ainsi le pari que la société maintiendra sa croissance supérieure à la moyenne dans les années à venir. Bref, il mise sur un maintien de la tendance.

Les gens investissant à la Bourse par le biais des fonds communs de placement ont aussi une belle relation d’amitié avec la tendance. Ils achètent très souvent les fonds ayant connu la meilleure performance au cours des deux ou trois dernières années en espérant qu’ils continueront à très bien performer.

Bien souvent, ces investissements s’avèrent décevants. Par un phénomène occulte, la belle performance du gestionnaire ou de la compagnie semble s’estomper dans les années suivant notre décision d’achat. Sans trop le savoir, l’investisseur est confronté à un principe très puissant dans le monde financier comme dans la vie en général : le principe de régression vers la moyenne.

Il est très difficile pour une société de maintenir un degré élevé de croissance pendant plusieurs années. Le professeur Josef Lakonishok a étudié les statistiques des sociétés publiques américaines de 1951 à 1998. Il a conclu que la croissance passée des profits n’est pas un indicateur valable pour prédire la croissance future de ceux-ci ! Par exemple, parmi les sociétés ayant connu une croissance des profits supérieure à la moyenne de 1989 à 1992, seulement 9.5% (1 sur 10 !) ont réussi à maintenir cette surperformance de 1992 à 1995. Un pourcentage tout à fait conforme aux lois du hasard…

L’investisseur qui table sur un maintien de la croissance élevé se trouve ainsi à miser sur un scénario à basse probabilité (une chance sur 10). Il est en confrontation directe avec le principe de régression vers la moyenne. Parallèlement, les compagnies ayant connue une performance inférieure à la moyenne sur une période de trois ans ont tendance à améliorer leurs résultats dans les trois années suivantes.

La régression vers la moyenne n’est pas qu’un phénomène purement statistique. Il y aussi une logique économique derrière le principe. Une société ayant beaucoup de succès va attirer la concurrence et subir de fortes pressions qui peuvent faire régresser son taux de croissance vers un niveau plus “moyen”. De la même façon, une entreprise ayant de mauvais résultats va prendre des mesures pour améliorer sa rentabilité. Elle peut se départir d’activités peu rentables ou carrément remplacer son équipe de direction. Il est plus facile pour une société de passer du statut de “médiocre” à celui de “moyenne” que de se maintenir au sommet de la pyramide.

Les investisseurs au style “contrarian” et “valeur” ont compris que la tendance n’est pas une amie sur laquelle on peut compter. Ils préfèrent de loin faire équipe avec le principe de régression vers la moyenne. Selon le prof Lakonishok, c’est ce qui explique la supériorité historique du style “valeur” sur le style “croissance”. Je me demande bien ce que Bill Miller en pense…

L’étude du professeur Lakonishok sur la persistance des taux de croissance

Google, eBay, Bill Miller et les ratios c/b élevés (juillet 2010)

À l’été 2005, ne regardant pas la dépense, je me suis procuré quelques actions de Google à 300$. Jeune et insouciant, j’acceptais alors de payer 60 fois (!) les profits de l’année 2004 (5$ par action) afin d’entrer dans l’actionnariat du géant de la recherche sur internet. Cinq années plus tard, le titre vaut 490$ pour un rendement annuel composé de 10%.

Au printemps 2004, Bill Miller, réputé gestionnaire de la firme Legg Mason, écrivait un article intitulé “Mulligan”. Dans un style brillant et percutant, monsieur Miller y soutenait que les actions de eBay qui se détaillaient alors 40$ (90 fois les profits de 2003!) constituaient un bon investissement ! Été 2010, les actions de eBay se transigent aux alentours de 20$ et affichent une perte de 50% en six ans.

Ces deux histoires illustrent bien à quel point acheter des titres à forte croissance ayant un ratio cours/bénéfices élevé est une mauvaise stratégie d’investissement. Il est extrêmement difficile pour une entreprise de maintenir une croissance permettant de justifier un ratio c/b très élevé. Et lorsqu’elle réussit une telle prouesse, le rendement pour les actionnaires n’est vraiment pas proportionnel à l’exploit (à l’image de mon investissement dans Google). Bref, le jeu n’en vaut tout simplement pas la chandelle.

En fait, ce n’est pas l’insouciance de la jeunesse qui m’a fait acheter Google en 2005. C’est plutôt une théorie voulant que les grands investisseurs soient des “visionnaires” capables d’identifier des sociétés “exceptionnelles” et de payer courageusement un ratio c/b élevé pour celles-ci. C’était une théorie à la mode au début des années 2000 et je soupçonne qu’elle prend sa source dans le formidable marché haussier des années 90.

Le texte de Bill Miller est un exemple parfait de cette théorie. Son titre “Mulligan” fait référence à un terme du jeu de golf qui signifie “avoir une deuxième chance de réussir un coup”. Acheter eBay en 2004 est sa deuxième chance d’obtenir le rendement qu’il a manqué en ignorant Microsoft en 1990 pour cause de ratio c/b trop élevé !

Il faut dire que Microsoft est l’emblème de la théorie des compagnies “exceptionnelles”. Obnubilé par son mulligan, Miller se moque dans son texte de l’étude d’un professeur d’université qui affirme, statistique à l’appui, que la probabilité de trouver le “prochain Microsoft” est équivalente à celle de gagner à la loterie. Miller a étudié le modèle d’affaire de eBay et préfère sa “vision” aux probabilités statistiques du professeur Lakonishok…

Les sociétés véritablement “exceptionnelles” sont extrêmement rares et les êtres humains ont une tendance naturelle à surestimer leur capacité à prévoir le futur : tels sont les deux grands écueils sur lesquels s’échoue le “visionnaire” prêt à payer un ratio c/b élevé pour “la crème de la crème”.

Selon moi, cette stratégie peut sembler fonctionner dans un marché haussier, mais risque de procurer un rendement médiocre sur l’ensemble d’un cycle boursier. Mieux vaut oublier nos prétentions de visionnaires et revenir aux bons vieux principes tels que la marge de sécurité et l’achat de qualité lorsque personne n’en veut. De cette façon, nos mulligans ont moins de risque de se transformer en double bogey !

Le texte “Mulligan” de Bill Miller

L’étude du professeur Lakonishok sur la persistance des taux de croissance

Acheter RIM quand personne n’en veut (juillet 2010)

Les actions de Research In Motion (RIMM – Nasdaq) ont subi une forte correction au cours des derniers jours. Les derniers résultats ne semblent pas avoir été appréciés malgré une progression de 23% des profits et revenus. Avec cette chute, l’écart entre l’évaluation actuelle du titre est celle d’il y a deux ans est rien de moins que phénoménal ! Le 3 juillet 2008, l’action du fabricant du BlackBerry se transigeait à 115 US$, soit 51 fois les profits de 2,26$ de l’exercice 2008 (terminé le 1er mars 2008). Au 2 juillet 2010, devenir actionnaire de RIM coûte la modique somme de 48$ équivalents à 11 fois le BPA de 4,32$ de l’exercice 2010.

En résumé, une société ayant presque doublé ses profits et ayant fait passer ses revenus de 6 à 15 milliards en deux ans ne mérite pas mieux qu’un ratio cours/bénéfices digne des Industries Dorel ! Selon moi, une évaluation aussi basse est probablement le fruit du pessimisme ambiant des marchés combiné à l’obsession des médias pour une société prénommée Apple. Le raisonnement à la mode semble être le suivant : RIM ne sera bientôt plus le joueur dominant du marché des smartphones en raison de la concurrence d’Apple et Google, donc, cette compagnie ne vaut plus rien ! CQFD

Il est évident qu’une société qui s’échange à 50 fois ses profits se doit absolument de demeurer le joueur ultradominant de son secteur pour espérer enrichir ses actionnaires. L’intérêt du prix actuel de RIM est que la domination mondiale et interplanétaire n’est plus une nécessité pour procurer un rendement intéressant. Le marché des téléphones intelligents est encore au début de sa croissance. Le terme “téléphone intelligent” sera lui-même désuet dans quelques années, car tous les téléphones mobiles seront alors “intelligents”. Aussi sexy soient Apple et Google, ils ne contrôleront probablement pas 100% de ce marché. RIM ne sera peut-être plus numéro 1, mais demeure bien positionné pour en être un joueur majeur.

Le scepticisme vis-à-vis la firme de Waterloo ne date pas d’hier. Actuellement, plusieurs analystes craignent que la prochaine génération de produits qui sera dévoilée d’ici quelques semaines ne soit pas à la hauteur. C’est possible, mais il ne faut pas oublier que RIM a toujours livré la marchandise en matière de qualité de produits et d’innovation. Depuis 1997, la société confond les sceptiques sur une base régulière. Son CEO et fondateur Mike Lazaridis est un génie qui appartient à la même ligue que Steve Jobs.

Bref, RIM se vend à moins de 10 fois les profits prévus du présent exercice. La société est bien positionnée dans un marché en très forte croissance. Les attentes à son endroit sont basses malgré son historique de succès. Du point de vue d’un investisseur, c’est une équation risque/rendement très attrayante. Acheter de la qualité lorsque personne n’en veut a toujours été la recette gagnante par excellence en Bourse.

L’opinion du blogueur Barel Karsan sur le même sujet

Vers une rechute économique ? (mai 2010)

Selon une théorie à la mode, la reprise économique de la dernière année serait artificielle, car elle reposerait essentiellement sur l’argent injecté par les gouvernements par le biais de divers programmes visant à stimuler l’économie. Toujours selon cette théorie, la fin prochaine de ces programmes entrainera forcément un retour de la récession. Sans contredit, l’histoire se répète, car cette théorie était aussi très à la mode en… 1945 !

Il faut se rappeler le contexte de l’époque. Le début de la deuxième guerre mondiale en 1939 avait finalement permis à l’économie américaine de sortir du marasme de la Grande Dépression. Un des sous-produits de “l’économie de guerre” était d’agir à la façon d’un “méga-programme” de stimulation économique. Il était donc parfaitement logique pour la plupart des économistes de croire que la fin de la guerre coïnciderait avec le retour d’une récession semblable à celle des années 30. C’était l’opinion majoritaire de l’époque et les quelques individus osant prédire la prospérité n’étaient pas vraiment pris aux sérieux.

Que s’est-il passé ? La théorie du “retour à la récession” ne se matérialisa jamais. Les années d’après-guerre (1945-1960) furent un véritable âge d’or pour la croissance économique. Il y eut bien de petites récessions comme celle de 1949, mais elles furent brèves et sans grand impact. Cette croissance fut le résultat d’une variété de facteurs, la plupart de ceux-ci ayant évidemment été négligés ou sous-estimés par nos “experts” de 1945. En rétrospective, il est clair que l’analyse à laquelle souscrivaient la plupart des gens en 1945 donnait une importance démesurée à un seul facteur (la fin de la production industrielle de guerre) au détriment de plusieurs autres aspects de la réalité tout aussi importants.

Ne vous méprenez pas. Loin de moi l’idée d’imiter le président Hoover et de prédire que la prospérité est au coin de la rue ! Je n’ai aucune idée de ce que l’avenir nous réserve. Par contre, je crois qu’il faut se méfier comme de la peste des prédictions économiques qui ne reposent que sur un seul grand facteur (comme l’endettement des gouvernements…) et qui négligent tout le reste. L’économie est une bête ultracomplexe qui n’a pas fini de nous surprendre !

Quelques conseils de Bernard Baruch (mai 2010)

Bernard Baruch (1870-1965) fut un financier légendaire de Wall Street. Parti de rien, il s’est bâti une fortune importante uniquement grâce à ses investissements en Bourse. Il travaillait en solitaire et ne gérait que ses avoirs personnels (il n’a jamais eu de partenariat comme Graham et Buffett), ce qui lui valut le surnom de “loup solitaire de Wall Street”. Il fut aussi un conseiller économique très influent auprès de nombreux présidents américains dont Woodrow Wilson et Franklin D. Roosevelt.

Voici quelques conseils boursiers qu’il mit par écrit en 1930 dans une “note à lui-même” :

Indépendance d’esprit : Pensez par vous même. Ne laissez pas les émotions embrouiller votre jugement.

Jugement : Considérez tous les faits. Méditer sur ceux-ci. Ne laissez pas ce que vous souhaitez qu’il arrive influencer votre jugement.

Courage : Ne surestimez pas le courage que vous aurez lorsque les choses vont mal tourner.

Vigilance : Soyez toujours à l’affut des nouveaux faits qui pourraient modifier la situation ou la perception de l’opinion publique.

Prudence : Devenez de plus en plus humble au fur et à mesure que le rendement de votre portefeuille augmente.

Flexibilité : Reconsidérez toujours les faits et remettez continuellement en question vos opinions. Tout entêtement doit être éliminé.

Source : Bernard Baruch, The adventures of a Wall Street legend, chapitre 12

Je suis un spéculateur (mai 2010)

Le secret était devenu trop lourd à porter. Après plus d’une dizaine d’années d’expérience boursière diverses, je dois cesser de me mentir à moi-même. Je dois cesser de faire illusion avec ce blogue. Je me dois de faire mon examen de conscience et regarder la réalité en face. Je dois faire cette confession : je suis un spéculateur.

Dans le monde de l’investissement, les choses sont claires. Il y a les bons et les méchants. Les bons investisseurs sont des gens sérieux et honnêtes. Les méchants spéculateurs sont des individus frivoles et malveillants. Comme bien des gens, je me suis longtemps rangé dans la noble catégorie des investisseurs tout en ayant un certain mépris pour les spéculateurs. Plus les années passent et plus je me rends compte qu’il s’agit là d’un schéma assez enfantin et simpliste. Tout investissement en Bourse comporte un aspect aléatoire et spéculatif. S’autoproclamer “investisseur sérieux” ne changera rien à cette réalité.

On peut débattre longtemps de ce qu’est la spéculation. Selon moi, spéculer consiste à acheter ou vendre des actions d’une société sans avoir une très forte compréhension de ses activités et de son modèle d’affaires. Avec une telle définition, il est clair que la majorité des transactions boursières effectuées autant par les amateurs que les professionnels tombent dans la catégorie des spéculations. Les entreprises inscrites en Bourse sont des entités complexes. Bien les comprendre demande du temps et de l’expérience et il très difficile d’en avoir une compréhension parfaite. Je crois qu’il faut cesser de se raconter des histoires et admettre qu’il y aura toujours une part de spéculation dans chacune de nos transactions.

Bien entendu, toutes les spéculations ne sont pas égales entre elles. Il y a les spéculations “frivoles” et les spéculations “éduquées”. Le spéculateur frivole mise sur des sociétés qu’il comprend très peu et s’apparente à l’acheteur de billets de loterie. Le spéculateur éduqué tente pour sa part d’améliorer sans cesse sa compréhension des sociétés qu’il achète. Il cherche ainsi à minimiser ses risques et s’apparente aux as du poker qui font des mises importantes seulement quand les probabilités sont en leur faveur.

Bref, je crois qu’il faudrait peut-être réhabiliter la notion de spéculation éduquée, car elle correspond davantage à la réalité que le terme “investisseur” qui est utilisé à toutes les sauces et qui ne veut plus dire grand-chose.

Benjamin Graham et le krach de 1929 (2eme partie) (avril 2010)

Graham n’est pas ruiné par le krach de 1929. Grâce à ses stratégies de couverture avec des ventes à découvert, son partnership limite les dégâts et ne perd que 20%. Graham est même considéré comme un génie de la finance pour avoir perdu aussi peu. Malheureusement pour lui, le marché baissier n’est qu’à ses premiers balbutiements. En 1930, son partnership subit une baisse supplémentaire de 50%. Il faut dire que Graham ne possède plus de positions à découvert pour limiter ses pertes et que sa seule stratégie consiste alors à s’accrocher tant bien que mal à des titres qu’il juge nettement sous-évalués. Les années 1931 et 1932 ne sont guère meilleures et lui font subir des pertes supplémentaires de 12% et de 3% respectivement. Au total, la valeur des actifs de son partnership a fondu de 72% au cours de la période 1929-1932.

Les marchés repartent finalement à la hausse en 1933 avec l’arrivée au pouvoir de Franklin D. Roosevelt. Graham et ses partenaires sont récompensés pour leur ténacité et obtiennent des rendements spectaculaires. En décembre 1935, le partnership a récupéré toutes les pertes subies depuis 1929. Au cours des vingt années suivantes, la firme de Ben Graham battra les indices boursiers de 2.5% par année en moyenne. Le chiffre peut sembler minime, mais il faut se rappeler que battre les indices pendant deux décennies constitue un exploit considérable pour n’importe quel gestionnaire de portefeuille.

En 1934, Graham va publier le livre “Security Analysis” dans lequel il décrit en détail son approche de l’investissement. Il faut remercier le marché baissier de 1929-1932 qui, à défaut d’avoir procuré à Graham une “illumination” comme le veut la légende, lui a donné beaucoup de temps libres pour écrire ce classique de l’investissement. L’idée d’écrire ce livre avait germé dans son esprit pour la première fois en 1927. Une version “grand public” de Security Analysis sera publiée en 1949 sous le titre “The Intelligent Investor“. Au chapitre 15 (édition de 1970), Graham affirme que sa méthode d’investissement a donné des résultats très satisfaisants de 1923 à 1957 (année de sa retraite) à l’exception de la période très difficile de 1930-1932.

En conclusion, il y a peu de doutes que les années qui suivirent le krach 1929 furent très pénibles et qu’elles marquèrent Benjamin Graham. Cependant, il est inexact d’affirmer que cette période l’ait incité à changer sa façon d’investir. Au contraire, Graham a fait preuve d’une persévérance remarquable en continuant d’appliquer une méthode qui reposait sur des bases intellectuelles solides, et ce, malgré les mauvais résultats. Merci pour la leçon de vie, Monsieur Graham!

Sources :

Benjamin Graham, The Memoirs of the Dean of Wall Street

The Snowball, chapitre 17 “Mount Everest”

The Intelligent Investor, chapitre 15

Benjamin Graham et le krach de 1929 (1re partie) (avril 2010)

Une idée répandue veut que Benjamin Graham ait développé l’approche d’investissement basé sur la valeur après avoir été ruiné par le krach boursier de 1929. Ce style d’investissement qui l’a rendu célèbre serait en quelque sorte la “leçon” qu’il aurait retenue de la pire déconfiture boursière de l’histoire. Cette histoire a le mérite d’être une belle fable à saveur morale, mais elle ne correspond pas vraiment à la réalité. La lecture des mémoires du doyen de Wall Street nous offre un portrait très éclairant et nettement plus nuancé de l’évolution de ses méthodes d’investissement.

Graham fait ses débuts à Wall Street en 1914 en dépit d’une absence totale de formation financière ou économique. Il fut par contre un étudiant prodigieusement brillant diplômé en mathématique (Phi Beta Kappa) de l’Université Columbia. De son propre avis, son absence de formation en finance lui permet d’avoir un oeil neuf sur les choses et de résoudre les problèmes de façon créative. C’est à cette époque que les sociétés inscrites en Bourse commencent à fournir des informations sur leurs activités à leurs actionnaires ainsi qu’aux différents organismes réglementaires du gouvernement. Graham est donc l’un des premiers analystes à étudier ces données alors que ses collègues plus âgés sont “déformés” par les vieilles pratiques de Wall Street et investissent encore sur la base de rumeurs et d’informations privilégiées.

Ses premiers investissements sont des opérations d’arbitrage reliées à la restructuration de sociétés de chemins de fers. Il va rapidement devenir un expert dans ce type d’opération et va développer au fil des années toute une variété de techniques visant à tirer profit de situations spéciales tout en limitant le risque. Une de ses stratégies favorites consiste à acheter des actions privilégiées convertibles et à vendre à découvert l’action ordinaire correspondante. Il se protège ainsi d’une hausse (car il peut convertir ses privilégiées pour fermer sa position à découvert) et s’assure d’un profit si le titre baisse (car l’action ordinaire va toujours baisser davantage que l’action privilégiée). Il recherche aussi des actions se vendant sous la valeur nette de leurs actifs tangibles et fait même parfois pression sur la direction pour en débloquer la valeur (voir l’histoire de la Northern Pipeline).

Les deux côtés de l’équation risque/rendement semblent donc toujours avoir été présents à son esprit. Est-ce dû à son enfance pauvre ? A-t-il été marqué par la panique boursière de 1907 qui a emporté une bonne partie des maigres économies de sa mère ? Où est-ce plutôt le marché baissier de 1920-1921 qui a ruiné plusieurs des clients de la firme où il travaille ? Peut-être est-ce un mélange de tout ça… Chose certaine, vers la fin des années 20, Ben Graham est un homme très riche et son approche valeur est déjà bien définie.

À suivre…

Source : Benjamin Graham, The Memoirs of the Dean of Wall Street

Benjamin Graham, l’investisseur activiste (avril 2010)

De nos jours, les investisseurs activistes sont une espèce bien connue sur Wall Street. L’activisme de ces investisseurs consiste à faire pression sur la direction d’entreprises sous-évaluées en Bourse dans le but de les forcer à créer davantage de valeur pour leurs actionnaires. Les critiques publiques contre la direction et les batailles de procuration (proxy battles) sont des armes couramment utilisées par des activistes tels que Carl Icahn ou T. Boone Pickens. Ces investisseurs ont plutôt mauvaise presse. Ils sont souvent perçus comme des requins de la finance cherchant à faire un coup d’argent rapide tandis que les dirigeants des sociétés ciblées sont perçus comme de pauvres victimes. Bien des gens seraient peut-être surpris d’apprendre que le premier véritable investisseur activiste de Wall Street ne fut nulle autre que le père de l’analyse fondamentale, le réputé et très honorable Benjamin Graham !

Nous sommes en 1926. Ben Graham est activement à la recherche de titres sous-évalués pour son “partnership”. En fouillant les données de l’Interstate Commerce Commission lors de recherches sur les sociétés de chemins de fers, il découvre des informations stupéfiantes sur les sociétés de pipeline. Celles-ci possèdent des quantités importantes d’obligations de grande qualité de compagnies de chemins de fers. Dans certains cas, la valeur de ces obligations dépasse la valeur en Bourse de la société de pipeline! Étonnamment, ces informations ne sont pas divulguées par les pipelines dans leurs communications avec leurs actionnaires. Graham réalise qu’il vient de découvrir un trésor et se met à acheter des actions de la Northern Pipeline qui se transigent à 65$, verse un dividende de 6$ et détient pourtant 95$ par action d’obligations.

Naïvement, Graham croit qu’il sera facile de convaincre la direction de redistribuer cet argent aux actionnaires sous forme de dividende spécial. Il prend donc rendez-vous avec les dirigeants, mais ceux-ci opposent un fin de non-recevoir assez catégorique à sa demande. Têtu, Graham présente néanmoins une motion en ce sens à l’assemblée annuelle de la Northern Pipeline en janvier 1927. Encore une fois, il essuie une rebuffade un peu humiliante (sa motion échoue, car il n’a aucun allié dans la salle pour la seconder!). Frustré, Graham refuse d’abandonner et décide de mieux s’organiser. Il passe l’année 1927 à solliciter l’appui des autres actionnaires de la Northern Pipeline. L’actionnaire le plus important est la fondation Rockfeller avec 23%. La Northern Pipeline est l’une des 34 sociétés résultant du démantèlement forcé de la Standard Oil de John D. Rockfeller. La fondation refuse d’appuyer Graham et se range officiellement derrière la direction.

Janvier 1928. Graham et son groupe détiennent des procurations représentant 38% des actions. Ils obtiennent donc facilement deux sièges au conseil d’administration. Quelques semaines plus tard, la direction change son fusil d’épaule et décide de distribuer l’argent aux actionnaires. Des pressions de la fondation Rockfeller ne seraient pas étrangères à cette décision… Au final, les actionnaires recevront une distribution spéciale de 110$ par action. Pas mal du tout pour une action qui végétait aux alentours de 65$… Merci monsieur Graham !

Source : Benjamin Graham, The Memoirs of the Dean of Wall Street. Chapitre 11, “The Northern Pipeline Contest”

L’occasion manquée de Warren Buffett (avril 2010)

Nous sommes en 1968. Les marchés boursiers atteignent des sommets et Warren E. Buffett a de plus en plus de difficultés à trouver des titres sous-évalués dans lesquels investir. Ses rendements sont toujours très bons, mais ils sont éclipsés par ceux d’investisseurs plus audacieux profitant au maximum de la tendance haussière des marchés. C’est alors qu’une occasion d’investissement fabuleuse est présentée au “whiz kid” d’Omaha….

Buffett siège alors comme administrateur de la fondation du Grinnell College. Parmi les administrateurs, il y a un certain Robert Noyce qui s’apprête à quitter son emploi chez Fairchild Semiconductor avec ses collègues Gordon Moore et Andy Grove pour fonder sa propre compagnie. Le plan d’affaires est plutôt vague et consiste à pousser la technologie des circuits électroniques à un “niveau plus élevé d’intégration”. Les trois associés ont besoin de capital pour démarrer leur société et sollicitent Buffett ainsi que la fondation Grinnell. Fidèle à ses principes d’investissement, Buffett refuse d’investir dans une société dont il ne peut prévoir les résultats futurs.

Noyce et Moore réussiront tout de même à récolter 2,5 millions (dont une partie provenant de la fondation Grinnell) et baptiseront leur société Integrated Electronics, une compagnie mieux connue de nos jours sous l’acronyme Intel…

C’est ainsi que Buffett passa son tour sur une des plus grandes occasions d’investissement de sa carrière. À sa décharge, il faut mentionner que de nombreuses sociétés technologiques démarrées à la même époque qu’Intel ne connurent aucun succès. Sur ce, laissons les derniers mots à sa biographe Alice Schroeder :

Bien qu’il ait déjà accepté de diminuer ses critères d’investissement dans des périodes boursières comportant peu d’aubaines, Buffett a toujours refusé d’abandonner son principe de la marge de sécurité. C’est cette rare qualité qui consiste à passer son tour sur des investissements potentiellement très payants s’il ne peut en limiter le risque qui constitue la clé de son succès.

Source : The Snowball, page 319-320.